Cytarcie : le consensus de la réalité construit sur la blockchain


Blockchain et consensus du réel

L’avènement d’Ethereum a vu naître la notion de DAO  et ses déclinaisons, DAS, DAC, etc. Mes réflexions sur les organisations distribuées basées sur la blockchain m’amènent aujourd’hui à proposer le terme de cytarcie pour englober la nouvelle réalité de ses organisations. Pour rappel une DAO est une organisation dont le système de gouvernance est décrit et appliqué par programmation dans la blockchain de manière immuable, transparente et donc infalsifiable.  C’est ce que résume le fameux « Code is law » de manière plus approximative. En réalité, en effet, le code permet essentiellement l’application de la règle (et non de la loi) sans qu’il soit nécessaire de faire appel à une autorité tierce. Néanmoins ce code lui-même n’est pas obligatoirement « légal » au sens juridique du terme et tous les aspects d’une DAO ne sont pas codables notamment dès qu’il s’agit d’interagir avec le monde réel hors blockchain.

La licéité du code est donc limitée à cette part de réalité que la blockchain peut opérer. A ce jour il s’agit principalement d’une réalité financière et plus largement d’informations et de données. La relation de ce qui se joue sur la blockchain avec le monde « réel » est au cœur des enjeux de la révolution des DAO. On évoque souvent une limite, une cécité face au réel de la blockchain et pour les besoin de mon propos je distinguerais deux niveaux d’interactions de la blockchain avec ce monde réel :

  • L’interaction physique de la blockchain que je nommerais « basale », au sens de base comme le métabolisme basal. C’est le fait que la blockchain tourne sur des serveurs qui consomment de l’énergie. Le code ne tourne pas gratuitement. C’est pourquoi tout modèle blockchain est par nature un modèle économique. Sans prise en compte de cette nécessité physique, il y a un risque de centralisation fort (ceux qui peuvent contrôler l’énergie prennent à terme le pouvoir).  Il ne peut donc y avoir de DAO sans un modèle économique associé même s’il peut être minoré dans le cas où la DAO ne gère pas de fonds. C’est toute la beauté du système Bitcoin d’avoir au départ inventé un mécanisme de régulation basale de cette consommation d’énergie via le minage et le PoW. C’est également sa limite à ce jour et un horizon que les alternatives au PoW veulent dépasser sans toutefois pouvoir s’en abstraire totalement.
  • L’interaction physique de la blockchain que je nommerais distale, c’est à dire tout ce qui est éloigné des couches basses du système comme les smarts contracts. A ce niveau je distingue 2 problématiques liées mais rarement séparées :
    • La cécité de la blockchain au monde réel ou comment être sûr de pouvoir alimenter la blockchain avec une information fiable décentralisée. C’est tout l’enjeu des mécanismes d’Oracle qui minimise le risque de centralisation via les tiers dignes de confiance.
    • L’effectivité de la blockchain que j’entend au double sens de production d’effets dans le monde réel (cas de l’IoT) et juridique du terme. C’est tous l’enjeu des DAC (Digital Autonomous Corporations) et du modèle d’incorporation proposé par des sociétés comme Otonomos par exemple. Mais plus globalement le problème est que ce qui est décidé dans la blockchain n’a pas forcément de reconnaissance légale dans l’univers humain hors blockchain. Cela est particulièrement vrai dans le domaine de la loi car juridiquement l’authenticité (d’un document, d’un titre de propriété, d’une transaction, etc.) repose sur l’existence d’un tier digne de confiance reconnu comme les notaires.  Plus largement la réalité ou vérité de nos société n’est pas immanente à la réalité physique du monde. Concrètement vous pouvez croire qu’un bout de terrain vous appartient parce que vous y vivez depuis 15 ans, mais quelqu’un peut venir avec avec un acte authentique et revendiquer cette propriété. Cette acte authentique, c’est à dire de date certaine, et produit par un tiers digne de confiance (en l’espèce un notaire ) aura force probante et exécutoire. Votre seul recours est alors d’en dénoncer l’authenticité, de l’inscrire en faux et c’est une démarche judiciaire complexe. Autrement dit sans reconnaissance légale la blockchain n’est pas ou peu effective.

Ce sont les interactions distales de la blockchain et des DAO qui posent questions aujourd’hui. D’une manière plus générale que les notions légales, la DAO n’a de sens que si elle met en jeu des acteurs humains (quelle que soit la portée du terme dans le futur) qui sont les interfaces avec le monde réel. Bien sûr il existe également des interfaces techniques sous forme de capteurs. La blockchain est d’ailleurs un socle technologique pour l’IoT. Mais nous pouvons considérer ces capteurs comme des extensions artificielles de nos propres sens en tant qu’humain. Ce sont des artefacts soumis aux mêmes contraintes du réel (panne, obsolescence, limitations) et surtout l’interprétation de la mesure reste humano-centrée.

La problématique principale des DAO à date n’est donc pas qu’elles soient hors du monde réel car ce n’est pas le cas comme nous l’avons vu, mais bien qu’elles soient pour partie hors du consensus de la réalité humaine : celle des aspects légaux et juridiques.  C’est la double dimension de la cécité et de l’effectivité de la blockchain par rapport au monde réel. Tous l’enjeux des mois et des années qui viennent est l’adaptation de la loi à la blockchain ou l’inverse. C’est d’ailleurs à ce titre que l’on voit naître des paradoxes pour ne pas dire des aberrations comme une blockchain centralisée 🙂 pour réintroduire la notion de tiers dignes de confiance reconnus par la loi.

De la DAO à la cytarcie

Le concept de DAO se décline selon les auteurs en DAC (Decentralized Automous Corporation) ou en DAS (Decentralized Automous State). Des exemples comme Bitnation proposent une implémentation holocratique d’une DAO.  Considérant les aspects humains du consensus du réel, l’utilisation d’un acronyme technique me semble trop réductrice dans son approche et c’est pourquoi je propose plutôt le terme-concept de cytarcie ou cytarchie. Ce néologisme se construit sur l’adaptation du grec « cytarkeïa » de cytos la cellule et de arkein c’est-à-dire protéger, secourir, se suffire. Le terme est forgé pour traduire la notion de nouvelles organisations rendues possibles par les les nouvelles technologies de type blockchain dans l’intégralité de leurs dimensions politiques, économique, sociale, idéologiques, juridiques et territoriales

Le concept de cytarcie inclut la notion de DAO en l’élargissant pour dépasser les aspects techniques et couvrir le consensus humain traditionnel de manière explicite.
Le modèle cytarcique complet décrit donc :

  • les valeurs idéologiques, philosophiques et spirituelles
  • les mécanismes du pouvoir politiques
  • les mécanismes de fonctionnement économique
  • les mécanismes du pouvoir juridique s’appliquant à la cytarcie
  • les mécanismes du pouvoir et des forces de sécurité intérieure
  • les mécanismes du pouvoir et des forces de sécurité extérieure
  • les mécanismes du pouvoir du sol et de l’environnement

Intégralement implémenté le modèle Cytarcique peut-être un DAS ou plutôt un état pourrait devenir une cytarcie en intégrant la blockchain à son socle de fonctionnement. Le modèle cytarcique permet de décrire aussi bien un état, qu’une DAO ou un communauté agraire. Une cytarcie peut-être une DAO mais une DAO n’est pas forcément une cytarcie.

Génèse du terme

Le modèle cytarchique est basé sur l’analogie biologique de la cellule en tant qu’unité organique fonctionnelle plus ou moins autonome.
La cellule se caractérise par une organisation interne différente de l’organisation externe. Elle est délimitée par une membrane qui sert à la fois de frontière, d’enveloppe structurelle et de mécanisme d’échange. Le modèle cytarchique fait l’analogie structurelle entre une cellule et une DAO. Par ailleurs les cellules peuvent s’assembler pour constituer une organisme plus grand avec des propriétés qui ne sont pas la simple agrégation de celles de chaque cellules individuelle mais qui les transcendent. Le code de la blockchain c’est l’ADN de la cytarchie qui s’exprime différemment en fonction de la spécialisation de la cellule cytrachique mais qui est commun à toutes.

Le fait de se baser sur un modèle organique vise à réintroduire le caractère biologique de la composante humaine des organisations basées sur la blockchain. Bien sûr on peut également y voir le caractère cellulaire de certaines organisations qui pour défendre leurs idées doivent adopter un modèle décentralisé holocratique par exemple.

Le terme se pose également en parallèle du terme autarcie. En effet l’autarcie est un système fermée là ou la cytarcie est un système régulé c’est à dire ouvert mais où les échanges sont maîtrisés via des interfaces. D’autre part l’autarcie est un système politique et économique là ou la cytarcie est un modèle organisationnel plus large. Une autarcie est un cas particulier de cytarcie.

Je considère ce terme comme une enveloppe conceptuelle.  Je l’ai forgé car j’avais besoin d’un descripteur adapté à mes réflexions. J’espère que d’autres y trouveront un réceptacle adéquat à leur propres vision de gouvernances inclusives de la blockchain.

 

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